pirogue

Rencontre avec une pirogue de migrants au large de la Mauritanie

Récit du voilier Solibaline, en mission pour VSF au Sénégal fin 2025.

Aujourd’hui, nous étions dans la pétole. J’étais à deux doigts de finir mon livre lorsque j’aperçois au loin quelque chose de suspect. J’appelle Guillaume, qui dégaine les jumelles. Il pense qu’il s’agit de personnes sur un canot… et il lui semble qu’ils agitent les bras.

Conscients de ce que nous allions peut-être découvrir, nous mettons immédiatement le cap dans leur direction. Hors de question de laisser des personnes en danger.

16h : Nous approchons d’une pirogue avec plus de 100 personnes à bord. Ils n’ont plus de moteur et affirment dériver depuis trois jours. L’embarcation prend l’eau, plusieurs passagers sont malades, et ils n’ont plus rien à boire.

Ils sont partis de Gambie et tentent de rejoindre les Canaries.

À notre arrivée, les personnes à bord criaient toutes en même temps. Beaucoup d’Africains, très expressifs, et on sentait la tension monter. Pour éviter un mouvement de panique, je leur ai ordonné de s’asseoir et de choisir une seule personne pour parler. Ils ont immédiatement écouté et respecté la consigne.

Nous effectuons un appel VHF, sans réponse. Démunis, nous contactons le CROSS Gris-Nez en France. Ils relaient nos informations et se renseignent pour nous donner des consignes. Nous sommes alors au large de Nouadhibou, dans une zone relevant des autorités marocaines.

On nous informe que le centre de Rabat doit nous rappeler. Nous recevons ensuite un appel… des Canaries. Ils redemandent toutes les informations, des photos de l’embarcation, avant de finalement nous renvoyer vers Rabat.

Nous appelons Rabat, qui confirme avoir été informé par le CROSS mais ne nous avait pas jugés prioritaires jusqu’ici. Ah, les histoires de politique et de flux migratoires… Bref.

Le CROSS Gris-Nez reprend contact. Nous leur expliquons la situation confuse. Après vérification, on nous apprend que Rabat n’arrive pas à joindre les cargos et que c’est finalement Las Palmas qui doit prendre le relais.

Nous attendons… mais rien ne se passe. Nous savions que ce ne serait pas simple et que personne ne souhaite vraiment prendre la responsabilité de ces naufragés.

Finalement, nous envoyons un message à Las Palmas, qui répond que la coordination revient à Rabat. Le chien qui se mord la queue…

Vers 19h, nous rappelons le Maroc et apprenons qu’un navire de la Royale Marine Marocaine est en route vers nous. Impossible d’obtenir un horaire d’arrivée.

Les autorités nous demandaient leur nombre, mais ni eux ni nous n’en avions la moindre idée : difficile de compter dans cette situation. Nous avions estimé une centaine… ils étaient en réalité 227.

Nous leur avons ensuite expliqué comment nous allions leur envoyer de l’eau (deux bidons de 8 L). Guillaume a préparé un bout en y faisant une pomme de touline, puis nous avons envoyé le tout sans trop nous approcher, car ils avaient une ancre flottante — hors de question de se retrouver avec deux bateaux en difficulté.

Pendant longtemps, nous avons cru qu’un cargo allait les prendre en charge, mais après s’être rapproché, il est reparti. Ils étaient très déçus. L’un d’eux nous a demandé de contacter le Sénégal ; je leur ai expliqué que les eaux territoriales sont distinctes et qu’il était peu probable que le Sénégal vienne chercher des personnes fuyant le pays.

On sentait la pression, mais nous comprenions leur peur : ils dérivaient depuis trois jours en plein rail à cargos, sans que personne ne s’arrête.

La fatigue s’est installée.

 Une anecdote : Avant de les croiser, j’avais préparé une ratatouille au chorizo, mais le soir venu, impossible d’allumer le four et d’envoyer des odeurs vers eux… Nous avons donc mangé des carottes crues comme des lapins. Et nous n’avons pas quitté le pont : il fallait sans cesse faire le tour de la pirogue. Dès que nous nous éloignions un peu, ils nous éclairaient avec un téléphone pour vérifier que nous ne partions pas. Leur peur que nous les abandonnions était palpable.

Nous étions épuisés. Nous avons fait des quarts de vingt minutes, en pensant qu’il faudrait ensuite tenir les quarts de navigation une fois repartis. Les heures nous ont paru interminables : personne ne semblait venir, et nous n’avions plus beaucoup de gasoil — essentiel pour entrer à Dakar entre les casiers et les pirogues.

Vers 1h du matin, enfin, un appel VHF retentit : ils arrivent.

À 2h30, la mission est terminée pour nous. Nous quittons les lieux pour laisser place au sauvetage de ces hommes, femmes et enfants.

Finalement, nous n’avons presque pas vu le sauvetage car il faisait nuit. Quand la Marine Nationale est arrivée, ils se sont arrêtés pour préparer l’intervention et nous ont dit que nous pouvions quitter les lieux : ils prenaient la relève. Nous l’avons expliqué à la pirogue, mais ils ne voulaient pas que nous partions. Je les ai éclairés en avançant doucement, pour les rassurer. Puis, soudain, ils ont allumé toutes leurs petites lumières les unes après les autres pour se rendre bien visibles, et nous avons vu le bateau de secours s’avancer vers eux.

Après coup, nous avons appris que c’était la Marine Mauritanienne qui était intervenue.

Nous avons repris notre route vers Dakar, en enchaînant des quarts de deux heures seulement : nous étions vidés.

Pour nous, ce n’est pas un acte héroïque, malgré ce que certains disent. C’est juste du bon sens marin : on ne laisse pas des êtres humains seuls, perdus au milieu de nulle part.

Témoignage recueilli le 24 décembre 2025.

Bloquez la date !

Notre assemblée générale annuelle se tiendra le 28 Mars 2026, n’oubliez pas de vous inscrire !